Aucune possible « révolution de couleur » ou éventuelle implantation de base militaire américaine ne justifie la hausse des tarifs du gaz russe livré à l’Arménie. Bien au contraire, l’Arménie accueille sur son territoire deux bases militaires russes. Gazprom a pourtant décidé, le 1er avril, une augmentation substantielle du prix du mètre cube de gaz russe qui passe ainsi de 56 dollars à 110 dollars, alors que le Bélarus voit le prix fixé à 46 dollars le mètre cube.
Dans ce contexte, le projet de gazoduc irano-arménien est plus que jamais à l’ordre du jour. Actuellement en construction, ce « tube » devrait être terminé pour la fin de l’année. Il permettrait le transport annuel de 2,8 milliards de mètres cubes de gaz iranien. Le seul regret qui chagrine Erevan est que la capacité de ce gazoduc, en regard de la récente augmentation des prix du gaz russe et de l’intérêt croissant des Iraniens pour des exportations vers la Géorgie et ultérieurement via la mer Noire, est par trop limitée. Ce gazoduc a en effet été construit, sous la pression des Russes, à des dimensions (diamètre de 70 cm) qui lui permettront de répondre aux seuls besoins en gaz de l'Arménie. Impossible dès lors de l'utiliser pour exporter du gaz en Géorgie {1}.
Peu importe l’appréciation de Washington
Pour ceux qui voient les relations internationales au travers du prisme du « choc des civilisations », les relations irano-arméniennes sont difficiles à appréhender. L’Iran chiite et théocratique entretient avec l’Arménie, ce voisin du nord qui s’enorgueillit d’être le premier pays au monde à avoir adopté la religion chrétienne comme religion d’Etat, les meilleures relations qui soient. Les identités ethniques et nationales, à elles seules, permettent d’expliquer l’histoire de la région. Depuis son indépendance, l’Arménie, alors que ses frontières demeurent hermétiquement closes, à ce jour, avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, a établi des relations normales avec l’Iran et développé ses voies de communication vers le sud.
Pour Garnik Asatrian, directeur de la Chaire des études iraniennes à l’Université d’Etat d’Erevan, l’Arménie, si ses cadres supérieurs ne se heurtaient au problème de la langue, pourrait développer davantage ses relations avec l’Iran. Au milieu des années 1990, l’Iran est devenu le principal investisseur et partenaire de l’économie arménienne. Pour Garnik Asatrian, c’est la menace éventuelle, apparue lors du conflit du Haut-Karabakh, que l’Azerbaïdjan fait planer sur l’intégrité territoriale de la République islamiste d’Iran, qui explique l’orientation pro-arménienne de la politique iranienne dans le Caucase du Sud. Alors que la Turquie, en signe de solidarité avec l’Azerbaïdjan, a imposé un blocus à l’Arménie, Téhéran a ainsi continué le développement de ses liens économiques et politiques avec Erevan.
Au cours d’une visite surprise à Erevan à la mi-février, le ministre iranien des Affaires étrangères Manouchehr Mottaki a rappelé l’importance du gazoduc en construction et formulé des vœux pour le développement à venir des relations bilatérales, tandis que son homologue arménien Vartan Oskanian rejetait toute idée d’ingérence tierce dans ce dossier. L’ambassade américaine en Arménie a, depuis, fait savoir que le projet de gazoduc irano-arménien ne constitue pas une violation du régime de sanctions imposées par Washington à Téhéran. En réalité, la question qui se pose est de savoir comment et jusqu’à quel point, Moscou, le partenaire stratégique d’Erevan, appréciera ce projet.
{1} Voir Caucaz.com, dépêche du 13 février 2006 http://www.caucaz.com/home/depeches.php?idp=1132.
SOMMAIRE
Dossier coordonné par Célia CHAUFFOUR et Mohammad-Reza DJALILI
Editorial
Par Célia CHAUFFOUR
Téhéran et son environnement régional
Incontournable Moqtada Al-Sadr - Entretien avec Pierre-Jean LUIZARD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
Il n’y a pas que l’Iran qui s’infiltre en Irak - Entretien avec Hosham DAWOD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
L’Arménie, l’Iran et le gazoduc
Par Vicken CHETERIAN
À contre-courant ?
Par Julien ZARIFIAN
Azerbaïdjan-Iran : la mésentente cordiale persiste, malgré le réchauffement en cours
Par Bayram BALCI
Moscou-Téhéran, entre connivence et méfiance
Par Clément THERME
Entre l’Iran et le Tadjikistan, les jeux d’influence font place à la coopération
Par Frédérique GUERIN
Ahmadinejad-Jintao, un couple fidèle ? Entretien avec Thierry KELLNER
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
La coopération entre New Delhi et Téhéran promet d’être mise à rude épreuve
Par Debarshi DASGUPTA
L’Iran se méfie de la coopération entre le Pakistan et les États-Unis
Par Mariam ABOU ZAHAB
Les relations entre Ankara et Téhéran à l’épreuve du nucléaire
Par Bayram SINKAYA
Quelles relations avec l'Europe ?
L’Iran, creuset de l’identité diplomatique européenne
Par Frédéric TELLIER
Les Iraniens de l’Ouest - Entretien avec Vida BEHNAM
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR
L'arrière-scène de la politique étrangère iranienne
La politique étrangère de l’Iran à l’épreuve d’Ahmadinejad
Par Mohammad-Reza DJALILI
Qui fait la politique étrangère en Iran ?
Par Kazem ALAMDARI