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L'AUTEUR

Bayram SINKAYA (chercheur à l’université du Proche-Orient, Ankara)
 
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Les relations entre Ankara et Téhéran à l’épreuve du nucléaire
Article paru dans l'édition du 23/04/2006


Par Bayram SINKAYA (chercheur à l’université du Proche-Orient, Ankara) à Ankara (traduit de l’anglais par Renaud FRANÇOIS)



La meilleure définition des relations Turquie-Iran serait probablement celle de pays « ni amis, ni ennemis ». Depuis l’instauration de la République islamique d’Iran en 1979, Ankara et Téhéran ont soigneusement évité les pièges d’une coopération trop affichée, comme ceux d’une confrontation toujours possible. Les deux pays ont opté pour des relations fondées sur une politique pragmatique, synonyme d’irrégularités. Aujourd’hui, sur fond de crise du dossier du nucléaire iranien, la position turque vis-à-vis de l’Iran, que suivent de très près Téhéran et Washington, semble être celle du profil bas.



Après la crise de 1997, au cours de laquelle la Turquie et l’Iran avaient été jusqu’à rappeler leurs ambassadeurs respectifs, les deux pays ont commencé à améliorer leurs relations bilatérales en matière de politique, de sécurité, de culture et d’échanges commerciaux – ces derniers ont culminé en 2005, pour la première fois, à 4,3 milliards de dollars.

Sur le plan politique, si la visite à Téhéran du président turc Ahmed Necdet Sezer en juin 2001 et celle du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan en juillet 2004 ont montré le haut niveau des relations bilatérales turco-iraniennes, l’ancien président iranien Mohammad Khatami a pour sa part annulé sa visite d’Etat en Turquie programmée en septembre 2004. La raison invoquée ? Son échec dans sa tentative de règlement d’un différend qui opposait la majorité parlementaire iranienne conservative, issue des élections législatives de février 2004, à deux firmes turques, Turkcell et TAV, désireuses de s’implanter en Iran.

Simultanément, face à l’arrivée au pouvoir du président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad et au regain de tension entre l’Iran et les puissances occidentales au sujet du nucléaire iranien, la Turquie a préféré adopter un profil bas vis-à-vis de Téhéran. La rencontre à New York, en septembre 2005, entre le premier ministre turc Erdogan et le président iranien Ahmadinejad, de même que la visite du ministre iranien des Affaires étrangères Manouchehr Mottaki à Ankara en décembre 2005, n’ont donné aucun élan supplémentaire aux relations turco-iraniennes.

Des relations paralysées ?

Depuis que la rivalité turco-iranienne sur le Caucase s’est apaisée, les récents développements dans la région n’ont, au moins pour le moment, aucune influence directe et immédiate sur les relations entre les deux pays. En revanche, le facteur irakien ne doit pas être négligé. Soucieux d’éviter la création d’un Etat kurde indépendant, les deux pays ont intérêt à voir le maintien de l’unité territoriale de l’Irak. Reste que les dirigeants turcs s’inquiètent de voir l’Iran gagner en influence en Irak depuis l’invasion américaine de 2003. C’est pour cette raison que les Turcs ont cherché à établir de solides relations avec les chiites irakiens, allant jusqu’à inviter à Ankara, Ibrahim Jaafari et Moqtada Al-Sadr, sans pour autant négliger leurs partenaires traditionnels en Irak, la minorité turcophone du nord irakien.

À l’heure actuelle, l’élément le plus déterminant des relations turco-iraniennes est la décision en cours d’élaboration à Washington sur l’épineux dossier du nucléaire iranien, désormais entre les mains du Conseil de sécurité des Nations unies. L’exemple irakien a amplement prouvé que les Etats-Unis pouvaient agir unilatéralement s’ils ne parvenaient pas à leurs fins au moyen du Conseil de sécurité. Et quelle que soit la procédure suivie, la Turquie semble être coincée entre son allié, les Etats-Unis, qui l’encourage à rejoindre le camp de la fermeté, et son voisin, l’Iran.

L’attitude turque au cours de la crise des otages (la Turquie avait habilement manœuvré quand, en 1979-1980, les révolutionnaires iraniens s’opposaient aux Etats-Unis) et lors de la crise du « tekzere » (en mars 2003, le Parlement avait refusé au gouvernement turc le droit d’autoriser les forces américaines s’apprêtant à envahir l’Irak de le faire depuis le sol turc) donnent quelques indications sur la politique turque, telle qu’on peut l’envisager dans le cadre de la crise en cours.

Le poids des pressions américaines

En dépit de contacts au plus haut niveau entre dirigeants turcs, américains et israéliens (le directeur de la CIA, celui du FBI, les chefs d’état-major américain et israélien, ainsi que de nombreux hommes politiques, sont venus à Ankara au cours de l’année 2005, à la recherche du soutien de la Turquie contre l’Iran), la Turquie s’efforcera de rester neutre.

Dans le cas d’une demande américaine de participer à un embargo éventuel ou de fournir un soutien pour une opération militaire, la Turquie exigera une légitimité internationale. Et quand bien même les Etats-Unis réussissent à obtenir une telle légitimité internationale, la Turquie essaiera de maintenir une position équilibrée entre ses alliés et son voisin.

Là où des officiels turcs, comme le chef d’état-major par exemple, expriment ouvertement leurs craintes de voir l’Iran se lancer dans une politique nucléaire militaire, d’autres dirigeants reconnaissent à l’Iran le droit de se doter d’une énergie nucléaire pacifique… Le gouvernement turc, lui, s’est prudemment rangé du côté de l’Iran, et met tout en œuvre pour qu’une solution diplomatique au problème nucléaire soit trouvée.

Alors que l’administration Bush ne semble pas encore avoir arrêté sa position sur l’Iran, cela laisse la place à de nombreuses hypothèses. Chacun des scénarios envisagés touche aux relations turco-iraniennes. En février 2006, une fiction politique publiée en Turquie sous le nom « Code : Pegasus, le plan d’occupation de l’Iran par les Etats-Unis » (en turc, « Kod Adi: Pegasus, Amerika’nin Iran’i Isgal Plani ») mettait en scène une Turquie militairement impliquée aux côtés des Américains dans l’attaque contre l’Iran. D’un autre côté, un sondage effectué en mars 2006 montre que 46% de la population turque approuvent la démarche iranienne de se doter de l’énergie nucléaire, contre 45% de sondés qui la désapprouvent, et que 96 % s’opposent à une attaque américaine sur l’Iran.

Le fait est que l’avenir des relations turco-iraniennes dépend essentiellement de la manière dont le problème du nucléaire iranien sera traité et réglé. Un épineux problème, en premier lieu pour le gouvernement iranien, mais aussi pour les autorités turques.


SOMMAIRE

Dossier coordonné par Célia CHAUFFOUR et Mohammad-Reza DJALILI

Editorial
Par Célia CHAUFFOUR



Téhéran et son environnement régional

Incontournable Moqtada Al-Sadr - Entretien avec Pierre-Jean LUIZARD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


Il n’y a pas que l’Iran qui s’infiltre en Irak - Entretien avec Hosham DAWOD
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


L’Arménie, l’Iran et le gazoduc
Par Vicken CHETERIAN


À contre-courant ?
Par Julien ZARIFIAN


Azerbaïdjan-Iran : la mésentente cordiale persiste, malgré le réchauffement en cours
Par Bayram BALCI


Moscou-Téhéran, entre connivence et méfiance
Par Clément THERME


Entre l’Iran et le Tadjikistan, les jeux d’influence font place à la coopération
Par Frédérique GUERIN


Ahmadinejad-Jintao, un couple fidèle ? Entretien avec Thierry KELLNER
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR


La coopération entre New Delhi et Téhéran promet d’être mise à rude épreuve
Par Debarshi DASGUPTA


L’Iran se méfie de la coopération entre le Pakistan et les États-Unis
Par Mariam ABOU ZAHAB


Les relations entre Ankara et Téhéran à l’épreuve du nucléaire
Par Bayram SINKAYA



Quelles relations avec l'Europe ?

L’Iran, creuset de l’identité diplomatique européenne
Par Frédéric TELLIER


Les Iraniens de l’Ouest - Entretien avec Vida BEHNAM
Propos recueillis par Célia CHAUFFOUR



L'arrière-scène de la politique étrangère iranienne

La politique étrangère de l’Iran à l’épreuve d’Ahmadinejad
Par Mohammad-Reza DJALILI


Qui fait la politique étrangère en Iran ?
Par Kazem ALAMDARI






© CAUCAZ.COM | Article paru dans l'édition du 23/04/2006 | Par Bayram SINKAYA (chercheur à l’université du Proche-Orient, Ankara)


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